Partie 1-7 du 14 avril 2017

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Partie 1-7 du 14 avril 2017

Message par Admin le Lun 24 Avr - 16:49

L’entrain soudain de Ouch étonne d’autant plus qu’il s’était montré renfrogné depuis le réveil. La cérémonie d’enterrement du matin aurait pu l’expliquer, mais sa morosité avait perduré ensuite, y compris durant le retour au camp, pourtant joyeux. Passée la surprise, chacun suit l’invitation de Faudagg à se rejoindre au reste du clan pour le repas. Seule Aïgo reste pensive, inquiète : elle, n’ignore pas que son frère vénère l’Esprit du Puissant Bison ; comment peut-il envisager participer à cette chasse ?


Le premier rêve de Ouch :
Ouch entame le retour vers la rivière noire en compagnie de sa sœur Aïgo, solidement hissée sur les épaules de Ouch. Tandis qu'ils gravissent les derniers obstacles rocheux, Aïgo entonne la mélodie de Bimeh, comme un au revoir adressé aux roches acérées laissés derrière eux.
Soudain, une grande plaine verdoyante s'étendant vers l'horizon s'offre à nos regards, de quoi nous insuffler la force nécessaire pour gravir les derniers obstacles. Un grand arbre aux racines épaisses se dresse au beau milieu de l'immense coussin d'herbes. J'y accours, comme littéralement happé par cette présence que je sens chaleureuse et bienveillante.
J'embrasse l'arbre de tout mon corps et me blottis à son pied, comme enveloppé de sa protection.
Soudain, une angoisse m'assaille :
« Aïgo »
Je ne ressens plus le poids d'Aïgo sur mes épaules. Je tourne le regard vers le chemin parcouru et découvre le corps figé d'Aïgo, debout dans ma direction, restée en lisière de la plaine verdoyante, dont les hautes herbes cachent jusqu'à ses genoux.
« Aïgo ! »
Elle baisse les yeux et semble regarder quelques chose se précipiter à ses pieds ; je distingue une queue de renard. Soudain elle est renversée et se fait emporter par l'animal vers les montagnes !
Je me relève et m'élance à sa poursuite et trébuche. Je m'élance à nouveau et retombe de plus belle. Je me retourne et constate que mes jambes sont enserrées par les racines puissantes de l'arbre. Mon regard s'élève et je vois avec effroi que l'arbre s'est asséché et a pris une couleur noirâtre. Dans la sinuosité de l'écorce, je devine le visage de Kumpaq, mon père.
« Libère moi ! Père ! Laisse-moi retrouver Aïgo ! »
J'en appelle à la force de l'Ours. Les racines plient dans un craquement, sans rompre. Le regard de Kumpaq me dévisage tandis que je me débats, en vain.
Je me réveille.



Pendant ce nouveau repas, devant l’ensemble de la communauté, Faudagg annonce la tenue imminente de la dernière chasse aux Bison de la saison. Elle aura lieu sur le plateau, à une demi-journée de marche. Aujourd’hui et demain peuvent encore être octroyés au repos et à la préparation des chasseurs, mais guère plus : il convient de partir avant que la longue saison froide ne fasse migrer la harde vers les contrées chaudes. Devant le clan réuni, Faudagg s’écarte sensiblement de Chüu et annonce que N’qénik, Ohoun, Néouk et Edrou prendront part à la chasse, et qu’ils seront accompagnés de tous les membres de la tribu de la Rivière Noire.

Plusieurs membres du groupe hésitent pourtant à prendre part à la chasse. Certes l’enjeu est important pour l’entente entre les deux tribus, mais la participation de son Ouch paraît impensable. Nüg cherche une solution, tandis que Ouch semble en colère. Kaadi, elle, a l’air pressée de montrer la bravoure du clan, tandis que Chüu, que tout le monde évite poliment, ne cache pas sa méfiance à l’égard de Faudagg.

L’après-midi, les compagnons blessés bénéficient à nouveau des talents de Tavarra qui panse leurs blessures. La Voix des Ancêtres demandera d’ailleurs à Nüg son concours pour rapporter les herbes médicinales nécessaires aux cataplasmes. Cette requête a un avant-goût de mise à l’épreuve et la Sage ne manquera pas, au retour de Nüg, si fier de son talent, de lui faire remarquer l’absence regrettable d’un peu de sable, pourtant nécessaire… D’un air détaché, elle s’enquiert aussi des jeunes femmes en âge de se marier au clan de la Rivière Noire. Nüg les lui liste fidèlement, non sans un pincement au moment de citer Nué.

Aïgo, de son côté, ne parvient pas à engager une conversation avec Ouch, qui l’évite. Elle tente d’interroger les différents membres de la tribu sur la gravité de ce que s’apprête à commettre son frère, mais sans obtenir beaucoup de réponse. Et Hartwë demeure introuvable : on lui dit qu’il a une tâche à accompli, qu’il rend probablement hommage à Okomë à sa manière.

Le dilemme de Aïgo intéresse peu Baka, qui la regarde avec dédain pleurer ostensiblement pour apitoyer Ouch. Elle se détourne pour aller une nouvelle fois examiner ses possessions et fait alors une découverte qui la ravit : il reste au fond de sa bourse deux des baies bleues qu’elle croyait perdues !

Pendant ce temps, Chüu commence à comprendre l’odorante raison qui tient son entourage à distance. Tavarra s’approche, goguenarde : « Manger ce foie de Hyène était une mauvaise idée, n’est-ce pas ? ». Chüu, piteux, endure sa leçon de morale. Les conséquences, conclue-t-elle, auraient pu être plus graves et elle lui rappelle combien il peut être néfaste de jouer ainsi avec les puissances totémiques. La Vois des Ancêtres lui conte même l’ancienne histoire de cette tribu, les Morvoïs, qui avait tenté de faire alliance avec l’Esprit de la grande Hyène : beaucoup ont péri et les plus sages se sont tournés vers un autre Esprit gardien.

Alors qu’il rumine sa détermination en faisant les cent pas, Ouch tombe nez à nez avec Edrou, la tête encore bandée d’un cataplasme. Celui-ci se montre un brin provocateur, mais Ouch sait se faire humble. Le jeune homme semble apprécier et lui montre même son contentement d’avoir reçu la massue enchantée, qu’il compte brandir vaillamment durant la chasse. Et avant de tourner les talons, il lâche une phrase sibylline sur des visions qu’il aurait eu de Ouch et Baka, pendant ses vertiges.

Peut-être cette conversation fait-elle douter Ouch de son intention d’engager une chasse aux Bisons les mains nues ? Il se dirige vers Faudagg. Le chef de chasse se montre étonnement accueillant à son égard. Consentirait-il à lui montrer cette arme qu’il prépare ? Faudagg se lance dans une explication : il s’agit d’un épieu à point de pierre, une bonne arme face aux Bison et que l’on doit utiliser à deux mains, de bas en haut. Il est même possible de le lancer, bien qu’il soit plus lourd que les sagaies que préfère employer à distance les autres chasseurs du clan. Le meneur de chasse, voyant Ouch intéressé, l’invite à fabriquer lui-même un épieu en lui détaillant les étapes : choisir un silex qui « sonne » bien, le travailler avec un percuteur dur, puis, lorsque la forme triangulaire et tranchante est obtenue, avec un percuteur plus tendre, en bois de renne, pour consolider les arrêtes ; choisir ensuite une branche robuste pour la hampe, y ménager une entaille pour y insérer la pointe, fixer l’ensemble avec un lien de cuir le tremper ; le bois va gonfler et, en séchant, le cuir se rétractera, consolidant l’assemblage. La tentative de Ouch est encore médiocre et l’heure déjà avancée, mais Faudagg l’invite à essayer à nouveau le lendemain. Près d’eux, Kaadi, a achevé de tailler deux sagaies et en durcit les pointes au feu.

Continuant sa tournée du clan en quête de conseils, Aïgo engage la conversation avec N’qénik. Pourrait-il fabriquer un Fétiche pour Ouch ? Un Fétiche qui puisse empêcher le drame qui se prépare ? Éludant la question, N’qénik explique que les cadeaux – et même le troc – sont par consigne interdits entre les deux tribus, encore aujourd’hui. Laoki aussi lui en avait demandé un, qu’il avait dû lui refuser pour la même raison. Découragée, Aïgo demande enfin si le Féticheur pourrait lui enseigner son art. Un sourire équivoque naît sur son visage. Bien des obstacles s’opposent à cet enseignement, par ailleurs fort long : premièrement N’qénik ne connaît pas assez Aïgo pour la choisir comme élève : deuxièmement, les Sages du clan doivent donner leur aval à cette transmission, surtout envers un membre d’une autre tribu ; enfin, Aïgo a-t-elle conscience que la pratique et l’apprentissage de l’enchantement peuvent être dangereux ? Aïgo reste bien pensive.

Nüg, contrit de n’avoir pas pensé au sable pour les cataplasmes de Tavarra, lui fait néanmoins connaître, lui aussi, son désir de recevoir son enseignement de Sorcière. La Voix des Ancêtres demeure évasive. Nüg oriente alors la conversation vers l’Esprit de la Rivière Noire, si douloureusement distant depuis quelques jours. Surprise de ses questions, Tavarra lui conseille de redoubler de prières et de ne pas perdre espoir.

Baka entame une conversation avec les filles d’Okomë. Les préoccupations des trois belles semblent bien éloignées des siennes. Baka finit par se détourner. Qu’elle aimerait retrouver son clan ! N’ayant pas mieux à faire, elle rejoint alors Nüg, aussi pensif qu’elle. Mais… lui, qui se prétend grand Sorcier, a des connaissances sur les plantes ! Elle lui montre une des deux baies bleues restantes. Nüg prend dans la main la vieille baie desséchée, la retourne, la renifle, … Cela ne lui évoque rien. Surprenant.

Alors que Aïgo, dépitée, s’est assise près du feu, le jeune Janou de quatre ans vient jouer à ses côtés. Il est le dernier fils de Bimeh et Faudagg. « Mes parents disent que vous allez bientôt partir, retourner chez vous. C’est vrai ? Aïgo aussi va partir avec eux ? ». Et comme Ouch, toujours aussi bourru, est assis tout près, la jeune femme ne sait quoi répondre. Le garçon finit par se lasser et s’en va jouer ailleurs.

A l’écart du campement, Chüu, las de voir chacun s’éloigner à son approche, s’est réfugié dans la forêt. Il est inquiet des événements à venir. Cette chasse risque de mal tourner : Il se défie de ce Faudagg, sans compter le Lion maléfique, qui pourrait bien réapparaître au plus mauvais moment. Fatigué d’errer sans but, il s’occupe à chasser le Lièvre, sans grand succès. Il en débusque enfin un en fin d’après-midi et gobe son foie sans attendre : peut-être cela conjurera-t-il les effets du foie de Hyène ? Et puis l’Esprit du Lièvre ne leur veut que du bien, non ? Il rentre au campement à temps pour le repas et offre sa prise aux cuisiniers.

Après le dîner, le groupe s’éparpille à nouveau. Aïgo rejoint discrètement Nüg le Sorcier. Elle a conçu un plan désespéré et s’en ouvre à lui : ne pourrait-on empoisonner Ouch pour l’empêcher de prendre part à cette chasse ? Nüg n’est qu’assez peu séduit par l’idée de Aïgo, qui hésite d’ailleurs elle-même. Ils rejoignent les autres, qui s’apprêtent à dormir.

La nuit se fait étonnement douce et calme, y compris pour les deux frères qui n’osaient l’espérer. Seul Ouch se relève plusieurs fois, sans toutefois que les autres ne le remarquent.


Les deuxième et troisième rêves de Ouch :
Tout semble identique à la nuit précédente : le voyage du retour, Aïgo qui chante, sur les épaules de Ouch. Puis la grande plaine verdoyante et son arbre imposant au milieu, que tu cours enlacer.
Et soudain le doute, l’inquiétude : Aïgo !
Elle est à nouveau restée là-bas. Tu cries, mais déjà le renard l’emporte vers les montagnes !
Et tu tombes, et tu hurles, encore, contre l’arbre sec aux racines qui te retiennent ! « Père, libère-moi ! ».
Le visage dans l’écorce grimace, paraît presque articuler un mot.
Les racines craquent de plus belle. Avec davantage de Force, tu pourrais t’en extraire ! Oui, un peu plus fort…
« Mon fils… »
Tu te réveilles en nage.
Tu es toujours au clan des Roches Acérées. Tout est paisible. Chacun est endormi, hormis un veilleur du clan, qui monte la garde comme de coutume. Aïgo aussi dort paisiblement, la respiration régulière.
La fatigue t’emporte.
Et à nouveau la grande plaine verte. Tu te retournes vivement et distingues à peine la queue du renard. Aïgo ! Et ces racines qui t’empêchent toujours de te relever, qui te retiennent prisonnier ! Tu tires, tires.
« Mon fils… »
Tes doigts sont plantés dans la terre meuble. Tu tires de toutes la Force de tes bras, tu tires comme l’Ours, tu tires comme le Bison. Et tes jambes enfin glissent insensiblement, se dégagent lentement de l’emprise noueuse. Tirer encore ! Encore ! Et pendant que tu luttes, le tronc gémit comme s’il souffrait.
Ca y est ! Te voilà libre ! Avec la dernière énergie, tu roules, hors de portée des racines. Te relever est une épreuve. Chancelant, tu avances droit devant toi, vers Aïgo.
Ne pas regarder derrière. Ne pas revoir ce visage difforme. Se sauver. Et la sauver.
Mais les gémissements te parviennent toujours, lugubres, entêtants, culpabilisants.
Et tu finis par regarder. Tu sais que tu n’aurais pas dû.
Et alors tu devines les mots sur les lèvres en bois, plus encore que tu ne les entends :
« … venge-moi. »
Encore une fois tu te réveilles en sursauts. Le jour point déjà. Aïgo dort.



Le ciel est clair et la fraîcheur du matin présage de la saison froide qui se prépare. Le groupe se dirige vers le ruisseau où il a pris l’habitude de s’adresser à la lointaine Rivière Noire. La cérémonie commence, porteuse des espoirs de chacun. Ouch est calme. Ses prières sont ferventes et bien reçues. Le reste du groupe, en revanche, peine à se concentrer : leurs suppliques trahissent leur inquiétude, leur agitation. Pire, l’insistance de Baka se fait déplacée et semble avoir offensé encore davantage l’Esprit de la Rivière Noire ! Nüg tente de consoler ses amis en rapportant les encouragements de Tavarra sur les prières à poursuivre. Pour Baka, cela coule de sens et Ouch explose : « Avez-vous donc besoin des conseils d’un autre clan ou d’une bâtarde pour honorer l’Esprit de notre tribu ? ». Nüg tente d’apaiser les choses, mais Ouch poursuit : « Vous êtes tous endormis par ces Roches Acérées et vous oubliez vos racines ! ». Ulcérée, Baka, qui n’a pas supporté l’insulte de Ouch, prononce à voix forte une malédiction à son encontre : « Que l’Esprit du Bison piétine Ouch l’infâme ! ». Un silence pesant s’abat devant l’atrocité de ces paroles et persiste sur le chemin du retour au campement.

Aïgo, que les mots de Ouch ont ébranlée, s’interroge sur la musique de Bimeh. Elle décide d’aller la trouver pour lui parler de sa flûte et de son art. Bimeh n’a pas grand-chose à en dire et évoque, comme N’qénik, l’interdiction qu’elle a de transmettre son savoir aux membres de la Rivière Noire.

Et pendant que Ouch retourne fabriquer un nouvel épieu à pointe de pierre sous la direction de Faudagg, Nüg et Chüu envisagent à nouveau une manière de l’empoisonner. Nüg sait où trouver des plantes laxatives : l’effet n’est pas spectaculaire, mais peut-être ce pourrait être suffisant pour empêcher Ouch de participer à la chasse du lendemain ? Les deux frères s’en vont les cueillir dans la montagne.

Baka observe Ouch apporter la dernière touche à son nouvel épieu, grâce aux matières premières et aux conseils délivrés par Faudagg. La qualité semble meilleure que la veille. Une fois l’arme terminée, Baka s’avance ouvertement, se saisit de l’épieu et s’en entaille volontairement le bras : son sang coule le long de la pierre nouvellement aiguisée : est-ce un message ?

Laissant Ouch avec Faudagg, elle rejoint les autres, qui s’apprêtent à faire un choix. Chüu et Nüg sont revenus discrètement de leur cueillette, les bras chargés de la fameuse herbe. Faut-il en faire prendre à Ouch ? Pour Kaadi, il est impensable d’empoisonner un membre du clan. Chüu, au contraire, est favorable à l’utilisation de l’herbe. Les autres votent finalement avec hésitation contre : on n’essaiera donc finalement pas d’indisposer Ouch avant la chasse.

Le soir, autour du dîner, Tavarra conduit la cérémonie au Géant Oronak : qu’il daigne projeter son Esprit au-delà de la montagne, pour prêter sa force et son endurance aux chasseurs qui partiront chercher de quoi assurer à leur clan la subsistance pour la grande saison froide. Ils s’en iront à l’aube, pour une demi-journée de marche. Il est convenu que les femmes et les jeunes les rejoindront à la fin de la chasse – une fois le grand feu visible – pour les aider à dépecer les bêtes.

La nuit s’écoule, laissant chacun seul avec ses préoccupations.

Au matin, les onze chasseurs se rassemblent avec leur armes et matériel, et quittent le campement pour la direction du plateau. Faudagg a remplacé ses bois de cerf par une coiffe en plumes de Corbeau, tandis que N’qénik arbore un collier en dents d’Ours. Les cinq chasseurs des Roches Acérées sont impressionnants, surtout Faudagg, plus que légitime dans son rôle de Meneur de chasse. Bien sûr, Edrou est encore diminué avec sa blessure à la tête – tout comme Baka, encore faible du bras droit – mais il arbore la massue enchantée avec détermination. On apprend que c’est pour lui la première chasse au grand gibier, comme ça l’est également pour les six amis, qui surmontent leur appréhension.

En quelques heures, la montagne fait place à un vaste plateau, couvert d’herbes rases et parsemé de quelques chaos rocheux. Cachée dans les derniers reliefs et profitant d’un vent favorable, la compagnie scrute le territoire de chasse. Les regards sont aiguisés et chacun distingue bientôt la harde de Bisons attendue. Elle comporte vingt-six individus. Le chef de harde est un mâle imposant, largement plus grand au garrot qu’aucun d’entre eux. On compte six autres mâles de taille fort respectable, à la fourrure d’hiver fournie, la barbe caractéristique et les cornes noires ; on dénombre également douze femelles, dont une blessée qui boite, et sept petits.




On choisit un abri où attendre le moment de l’attaque. Le repas de viande séchée est avalé lentement. C’est le moment pour Faudagg de délivrer quelques conseils et de présenter la tactique. Il n’est pas envisageable de s’attaquer à toute la harde : il convient de disperser les Bisons et d’en blesser quelques-uns pour les contraindre à se battre. L’idéal est par exemple d’isoler une femelle et son petit. L’attaque à distance est à privilégier et les coups doivent être concentrés, car le Bison est un animal dangereux, capable d’infliger de profondes blessures avec ses cornes. Si jamais quelqu’un était encorné, il doit absolument tâcher de rester debout, pour éviter d’être piétiné. Les chasseurs attendront le moment où la nuit tombe et se sépareront en deux groupes. Le premier se glissera discrètement en embuscade vers les quelques rochers épars. Une fois qu’il sera positionné, le second allumera un petit feu pour y enflammer les deux torches, puis jaillira en lançant les cris de chasse afin d’effrayer les Bisons et tenter d’orienter les plus faibles vers l’endroit souhaité. Ils les suivront au plus vite pour venir renforcer l’autre groupe. Les rabatteurs n’ont pas droit à l’erreur : s’ils ne parviennent pas à alarmer le gibier, celui-ci pourrait bien décider de les charger… Sachant cela, la répartition des deux groupes se fait selon les choix de chacun : Faudagg, Néouk, Ohoun, Kaadi, Chüu et Nüg iront se glisser en embuscade, tandis que N’qénik, Edrou Baka, Aïgo et Ouch se feront rabatteurs.

La brise est tombée. A la faveur de la nuit naissante, six chasseurs se faufilent dans les ombres. Leur progression parmi les herbes passe inaperçue du troupeau. Les cinq rabatteurs allument le feu, puis Baka se saisit de l’une des torches et l’enflamme. N’qénik donne le signal.

Dans un déchaînement de cris, les humains se précipitent vers la harde. Les bêtes, surprises, sont prises de panique. Rapide comme le Cheval, Baka, la torche en avant, repousse à elle seule une bonne partie du troupeau. Choisissant sa percée, elle sépare quelques bêtes qu’elle oriente vers les compagnons en embuscade. Peut-être a-t-elle été présomptueuse, car ce sont ainsi pas moins de neuf Bisons, dont le chef de harde, qui s’y dirigent en une file terrifiante ! Les rabatteurs les pourchassent, ventre à terre, sauf Aïgo, qui trotte prudemment de ses courtes jambes.

Alors que les bêtes arrivent à portée de sagaie, les chasseurs dissimulés jaillissent de leur cachette. Les premières femelles sont touchées et se précipitent, affolées, vers leurs assaillants. Ceux-ci se déploient à présent en une ligne, empêchant la fuite. Les coups pleuvent drus et quelques animaux s’écroulent, mais d’autres les talonnent et menacent de dépasser les chasseurs en nombre.

Et Ouch charge. Prenant de vitesse ses propres compagnons, il remonte la file de Bison, distribuant les coups d’épieu à une vitesse surnaturelle. Il frappe juste et fort. Dans le chaos des beuglements et des cris, Faudagg, Ohoun, Kaadi, Chüu et Nüg, ne sont pas en reste. Les rabatteurs arrivent alors à leur hauteur et prennent à revers les animaux désemparés. Baka, encore blessée à la main ne cherche pas à manier d’arme, mais continue, loin de Ouch, à effrayer de sa torche quelques bêtes, qu’elle pousse sur le côté. Dans un hurlement, Ohoun est projeté à terre et piétiné par une femelle ; il reste allongé, inconscient, sous les coups d’œil inquiets de N’qénik. Faudagg tente de rivaliser avec la fureur de Ouch. Ce dernier poursuit son massacre : il terrasse un gros mâle en trois coups, assénés à une célérité déconcertante. Aïgo, enfin à portée, manie sa fronde avec quelque succès en suivant son frère du regard. Faudagg, à son tour, est encorné avec violence, mais parvient à faire face. Edrou, qui n’a pas beaucoup brillé malgré l’enchantement de sa massue, s’apprête à attaquer le chef de la harde. Il se fait déborder par Ouch, qui se positionne devant l’animal gigantesque en le défiant. Rusée, la bête le surprend et lui inflige un coup puissant dans l’abdomen. Chacun suspend sa respiration, mais Ouch semble insensible à la douleur. Nüg vient lui prêter main forte, ainsi que Chüu, qui ce faisant s’écarte de Kaadi. Ouch cogne de plus belle. Encerclé, frappé de toutes parts, le mâle monumental s’écroule enfin, sous un dernier coup de Ouch. Mais hélas, Kaadi pousse un cri : une femelle désespérée l’a grièvement blessée à une jambe. Alors que certains protègent les blessés, d’autres se chargent d’achever les bêtes à l’écart, sans leur laisser une chance de fuir. Le reste du troupeau est déjà loin. Le silence retombe.

Tandis que Nüg s’attèle avec beaucoup d’efficacité à panser les blessures, tous les yeux se tournent vers Ouch ; impressionné, effrayé ou troublé : personne n’est resté indifférent au comportement du guerrier dans la folie du combat. Ouch s’assied, puis s’allonge dans l’herbe. Alors, lentement, Faudagg redonne les ordres. Il faut chercher des branches afin d’agrandir le feu pour tenir les charognards à distance, prévenir la tribu et préparer la cuisson des viandes.

Le bilan est lourd. De nombreux Bisons ont donné leur vie : deux mâles dont le chef, quatre femelles et trois petits. Du côté des hommes, plusieurs chasseurs sont grièvement blessés : Ohoun, Kaadi, Faudagg et Ouch.

Sous le ciel étoilé, la suite se déroulera comme dans un songe. Le feu s’élève majestueux. Devant les tergiversations, Aïgo s’avance pour le dépeçage du chef de la harde. Mais sa main tremble et gâche l’ouvrage : la peau sera inutilisable et beaucoup de viande perdue. Chüu, lui, se sent à même de faire bien mieux et prend sa suite. L’Esprit de la Hyène le guide et il accomplit sur les autres animaux les gestes délicats avec une dextérité exemplaire. Plusieurs chasseurs prélèvent des trophées en souvenir de cette nuit mémorable : barbes, cornes ou queue. La longue boucherie occupera toute la nuit. Au matin, les compagnons épuisés voient arriver les femmes et les enfants en renfort, Tavarra en tête. La Voix des Ancêtres apporte ses connaissances en guérison pour parfaire les premiers soins aux blessés.

Malgré l’épuisement, vient le temps du récit de la chasse. La parole est spontanément laissée à Ouch. Celui-ci, las, commence à se prêter au protocole en narrant son omniprésence au combat. Puis sa parole se fait confuse : au lieu du récit de la chasse, il fait celui de ses rêves des nuits dernières. Seul le silence lui répond et un frisson parcourt certains membres de l’assistance.

Puis vient le temps attendu du partage. Le produit de la chasse est considérable. Devant eux, les quartiers de viande, les cornes, peaux, tendons, ligaments sont alignés dans l’herbe. Faudagg se tourne solennellement vers le fils de Kumpaq le Dur. Celui-ci indique vaguement que séparer en deux semble convenable, puis paraît se désintéresser de la question. Ses compagnons répondent à sa place qu’ils laisseront les Roches Acérées décider de ce qui leur revient. La réponse semble satisfaire. Les inquiétudes disparaissent et la joie devient palpable. Des chants de louanges aux Esprits résonnent, tandis que tout est rassemblé pour le retour au campement.

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