Partie 2-2 du 02 juillet 2017

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Partie 2-2 du 02 juillet 2017

Message par Admin le Lun 3 Juil - 16:40

Résumé succinct (objectif)

- Rencontre avec Danek, au sabir difficilement incompréhensible (« Danek alunga ! »)
- Il est habillé de peaux de Loup et pourvu d’armes faites d’une pierre noire inconnue
- Il parle à Baka, lui fait signe de partir
- Baka manifeste un empressement de Baka à le suivre vers l’Est (la Sombre Forêt)
- Le Conseil des Sages réticent, inquiet, donne finalement son accord à Baka
- Le groupe, y compris Kaadi, décide d’accompagner Danek et Baka
- Au dîner, Danek fait don à Baka d’une plume, identifiée comme plume de Cygne par Chüu
- Aïgo fait à Ouch présent d’un magnifique collier (Aigle), qu’elle a fabriqué
- Départ au matin suivant
- Détour par l’arbre de Kumpaq à la demande de Ouch, malgré l’empressement de Danek
- Ascension dans la forêt d’arbres à feuilles caduques
- Première nuit, on distingue l’étoile nouvelle dans le ciel
- Dans la journée suivante, apparition d’un Ours
- Franchissement d’un passage dans une paroi de pierre et entrée dans la Sombre Forêt
- On distingue à nouveau l’Ours, en haut de la paroi
- Un silence total règne dans la forêt. Le groupe est inquiet sur la suffisance des vivres
- Bivouac : plusieurs sautent le repas
- Début des tours de garde par une nuit de Plein Lune (entre J14 et J15)
- Chüu est sorti de son rêve par la Chouette
- Sous la pluie et avec un feu moribond, le groupe est attaqué par une meute de Loups
- Combat désespéré à coups de haches, de gourdins, de couteau, de fronde, de flûte et de feu
- Issue inquiétante
- Les Loups battent brusquement en retraite à l’appel du chef de meute, un grand Loup Blanc
- On distingue alors un bruit déchirant dans le ciel et une intense lumière
- Repli dans une caverne, avec Nüg inconscient, porté par Chüu et Kaadi, Baka extrêmement faible soutenue par Aïgo, Ouch et Danek tirant chacun une carcasse de Loup.
- Danek s’assied en secouant la tête : « Kouchug Felok » à deux reprises, en regardant Baka

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Re: Partie 2-2 du 02 juillet 2017

Message par Admin le Mar 22 Aoû - 0:22

Résumé détaillé (subjectif)



L'homme se tenait là, au milieu du campement.
A notre approche, il s'était levé sans précipitation et nous faisait à présent face, jambes plantées dans le sol, main droite appuyée sur un épieu solide, poing gauche à la ceinture. Son attitude curieusement provocatrice aurait pu passer pour le manque d'assurance d'un étranger isolé, n'eut été le regard dédaigneux qu'il promenait au-dessus de nos fronts.

Sur un geste d'U-Kté, le groupe s'immobilisa à quelques pas, et Namir, le menton haut, se porta en avant. L'homme était moins large d'épaules que notre Chef de Chasse, mais le dépassait de plus de deux mains. Sa silhouette élancée, accentuée encore par de hautes bottes, suggérait une vivacité et une souplesse, qui contrastaient avec la fixité de sa posture. Il était vêtu de peaux soyeuses, lacées avec originalité. Son visage, au teint hâlé et aux traits fins qu'encadrait une tignasse sombre, continuait à se tourner ostensiblement vers les membres de la tribu, scrutant chacun de ses yeux verts, sans plus de considération pour Namir qu'un rapide coup d’œil de la tête aux pieds. Alors que notre bouillant Chasseur s'apprêtait à apostropher vertement l'impoli visiteur, celui-ci s'anima. Il avait trouvé celle qu'il cherchait. D'un pas vif, il contourna notre Meneur de Chasse sidéré, et s'avança en fendant la foule. Avant que quiconque ne sache que faire, il se planta devant Baka et posa de longues mains sur ses épaules. « Tessaya Baka ! » s'exclama-t-il, d'une voix forte où pointait toutefois une légère incertitude. Le silence se fit.
Gravement, Baka confirma d'un hochement de tête. Ainsi conforté, l'étranger saisit notre amie dans une longue étreinte, qui sembla la surprendre, elle plus encore que nous. Puis, avec la même énergie démonstrative, il se recula d'un pas et se frappa solennellement la poitrine en proférant un sonore : « Danek alunga ! ». Il semblait attendre une réaction. Devant l'hésitation de Baka, sa voix grave prononça tout un discours dans un langage aux sonorités gutturales, qui nous était parfaitement incompréhensible.

Ces mots rauques, aux accents gutturaux, sont tout autant incompréhensibles à Baka qu’à ses compagnons.
Pourtant… ils suscitent en elle un désarroi profond, l’impression que leur signification devrait lui être évidente, qu’elle a dû l’être, jadis.


Durant cette bousculade de sons rauques, je comparais, comme d'autres, le visage de Baka à celui de l'inconnu. J'étudiais ses traits fragiles, sa mâchoire fuyante, son nez atrophié. Une certaine similitude ne pouvait être reniée avec celle dont U-Kté nous avait révélé l'origine. Ainsi donc, nous avions devant nous un représentant du peuple des Ancêtres de Baka, un de ces fameux Hommes-Longs à « face plate » comme les nomment parfois avec mépris Tohumo et Hartwë, depuis qu'ils ont perdu en Bosu, qui un frère, qui un ami.

Baka, si elle comprenait ces propos, n'en laissait rien paraître : ses traits reflétaient une perplexité presque douloureuse. Inquiet de l'absence de réaction, l'homme reprit son baratin en y ajoutant cette fois de grands gestes. La scène virait au grotesque.

Autour de l'étranger, la tension était retombée : aucune menace n'était manifestement à redouter de cet individu, dont la présence semblait seulement motivée par les paroles qu'il s'évertuait à déverser sur notre amie. La curiosité, en revanche, émoustillait le clan. Le cercle s'était resserré et chacun jouait des coudes. Chüu, dont l’œil averti s'émerveillait du vêtement de peaux de l'homme, tâchait d'en tâter la fourrure, tandis que Ouch et Nüg avançaient une main vers son singulier épieu terminé d'une pierre noire, qui reflétait étrangement les rayons du soleil couchant.


Il semble à Baka avoir déjà rencontré cet homme.
Son maintien fier, ses habits, son odeur, … Tout cela lui évoque un lointain passé.


Pour ma part, j'observais que l'Homme-Long devait nous attendre depuis quelques jours déjà : en attestaient les traces des feux et ses affaires, déposées à l'écart, sans qu'il ait – chose remarquable – utilisé les installations de notre campement. Et tandis que le brouhaha reprenait, que chacun y allait de son commentaire dédaigneux ou goguenard, un frisson me parcourut soudain : déposé au pied d'un rocher derrière le sac de l'étranger, taillé dans la même pierre noire, j’entrevis un casse-crâne ! N'en aurais-je donc jamais fini avec cet augure funeste ?

Difficilement, je détournai les yeux de l'arme et reportai mon attention sur la scène centrale, qui commençait – il faut bien le dire – à lasser les spectateurs. C'est alors que Baka se retourna, nous cherchant du regard. « Je dois partir avec cet homme en direction du soleil levant, dit-elle d'un ton définitif. Il a parlé de ma mère. » Une clameur de surprise s'éleva et les commentaires reprirent de plus belle. La rumeur se répandit rapidement et Baka fut appelée à se rendre dans la grotte des Sages, où l'attendaient U-Kté, Twë, Tohumo et Ariki.

Baka et le Conseil des Anciens
« Ainsi, Baka veut accompagne l'Homme-Long vers la Sombre Forêt ?
– Oui, Baka y est appelée.
– Et que Baka espère-t-elle y trouver ?
– Baka a besoin de réponses.
La Voix des Ancêtres soupira.
– Baka est promise à Faudagg, l'a-t-elle oublié ?
– Baka n'a pas oublié et elle promet aux Sages de revenir dans les temps.
U-Kté consulta du regard les membres du Conseil.
– Rien de bon ne peut venir de côtoyer ce peuple, cracha Tohumo. Avec véhémence, il poursuivit. Souvenez-vous de la disparition de Bosu, envoûté par une Face-Plate. Peut-on faire davantage confiance à celui-ci ? Depuis des générations nos peuples s’évitent. Nos Ancêtres nous ont enseigné à nous méfier d’eux, à nous tenir a distance de leurs pratiques et de leurs coutumes. Et cette sagesse transmise, inculquée, était fort heureusement réciproque, au moins jusqu'à l’arrivée de ce Danek !
– Le Conseil a-t-il déjà oublié les origines de Baka ? répliqua la jeune femme d'une voix tremblante.
Un silence accueilli ses paroles.
Ariki, moins brutalement que son frère, reprit néanmoins d'une voix inquiète, les yeux tournés vers U-Kté :
– La Sombre Forêt est dangereuse. Les mauvais Esprits y ont établi leur demeure.
– Il est d'ailleurs étonnant que l’Homme long ait fait ce voyage seul, ajouta Twë. Si Baka doit l'accompagner, les laisser partir à deux ne serait pas raisonnable.
L'idée que Baka puisse y aller semblait progresser dans les esprits !
– Avez-vous remarqué le mépris de cet homme à notre égard ? reprit la Sage. Si Baka se rend à leur tribu rend, Twë est d'avis de n'apporter aucun présent.
– Et pour traverser la Sombre Forêt, ne faudrait-il pas mieux attendre l'arrivée de la tribu du Cerf Géant. Eux s'y sont risqués plus souvent.
– Nous n'avons pas besoin d'eux !
La discussion se poursuivait entre les Sages, tandis que U-Kté, soucieuse, observait la jeune femme.
– Bon, trancha-t-elle rapidement. Si telle est la volonté de Baka, qui a promis de revenir à temps pour ses noces avec Faudagg, elle est autorisée à se rendre dès demain chez les Hommes-Longs. Si les Esprits veulent que nous rentrions en contact avec eux, Baka sera certainement la mieux placée. Elle pourra être accompagnée de ceux qui veulent la suivre, en espérant que le clan n'en pâtira pas...


Durant ce temps, Danek – car c'était bien le nom de l'homme – fut présenté un à un aux membres de la tribu : quand bien même son comportement froissait, nous autres tenions à respecter les traditions.

Lorsqu’enfin les Sages reparurent, accompagnés de Baka, un silence attentif se répandit. La Voix des Ancêtres annonça que notre amie partirait le lendemain en direction du soleil levant, en compagnie de l'Homme-Long. Celui-ci, attentif, suivait le discours les sourcils froncés. Le regard brillant et le menton volontaire de Baka durent lui faire comprendre les propos, car un sourire s'agrandit sur son curieux visage.

U-Kté faisait à présent appel à des volontaires pour grossir l'expédition. Rapidement, Ouch, Aïgo et Nüg voulurent y prendre part. Et pendant que la Voix des Ancêtres s'entretenait à l'écart avec Ouch, en lui désignant les armes à pointes noires, j'observais Chüu, qui semblait rempli d'hésitation. Je me tenais non loin et lorsqu'il fit finalement savoir à U-Kté sa décision de partir, je m'engageais à joindre mes pas aux siens.

L'étranger fut convié au dîner. Il s'était installé à droite de Baka et mangeait en silence, indifférent à la curiosité qu'il suscitait. Une fois taris les regards en coin et les fous-rires, l'humeur demeura joyeuse : le clan était soulagé d'avoir achevé sans encombre le Déplacement qui précédait la douce saison des Lunes chaudes. Et sous un ciel nocturne très couvert, que Tohumo scrutait sans conviction, la tribu festoyait abondamment, sans crainte des jours à venir.

Son repas achevé, Danek se leva de toute sa stature. Il avait une indéniable prestance. Les conversations se turent. A gestes lents, il sortit de sous son vêtement une longue plume blanche qu'il tendit cérémonieusement à Baka. Celle-ci hésita, puis accepta le présent. Chüu, consulté pour ses connaissances des bêtes, y reconnu une plume de Cygne, ce qui sembla plonger Baka dans une intense réflexion.



Pour mes compagnons de route et moi-même, il nous fallait donc songer à nouveau au départ. J'aurais pourtant apprécié de goûter au moins quelques jours à la douceur de notre camp d'été. Par le Grand Ours, quel besoin pressant avait donc poussé cet étranger à accomplir seul un tel périple ? Et comment connaissait-il nos habitudes au point de savoir où et quand nous trouver ? Quel rôle Baka tenait-elle dans cette énigme et pourquoi lui emboîter le pas aussi soudainement, nous entraînant Chüu et moi-même dans son sillage ? L'irritation passée, je dois dire que j'éprouvais néanmoins un certain enthousiasme à partir à nouveau à l'aventure : il faut croire que j'y prenais pris goût. Et au-delà de mon attachement à Chüu, reformer notre groupe n'était pas pour me déplaire.

Aussi, avant le coucher, chacun de nous s'apprêta-t-il, avec plus ou moins d'empressement. Près de Chüu, qui rectifiait le tranchant de ses haches, je rassemblais des provisions. J'entrevis Aïgo tenter de converser avec sa mère et lui tendre avec tendresse son bracelet de roches. Ouch, équipé de ses armes, s'approcha avec gaucherie. Peut-être souhaitait-il également rassurer Laan de ses pensées filiales – à moins que, plus prosaïquement, il n'espère le renfort d'un enchantement. Pas de trace de Nüg, en revanche. Probablement faisait-il, lui aussi, ses promesses de retour à Sôoun, ainsi qu'à Nué. Contrairement à elles trois, au moins pouvais-je accompagner et prendre part au destin de celui qui m'avait été désigné... Quant à Baka, assise à l'écart, je devinais que son calme cachait une impatience contenue.

La soirée avançant, les paroles se chargèrent d'émotions. Ouch et Aïgo tombèrent dans les bras l'un de l'autre tandis qu'elle fit présent à son frère d'un collier qu'elle avait assemblé de ses doigts durant les Lunes Froides aux Roches Acérées. Tohumo, qui persistait à affirmer avoir vu un scintillement nouveau dans le ciel, prédit avec emphase de grands changements à venir. Baka, enfin – était-ce par confiance ou par curiosité – exhiba sous le nez de Danek les deux baies bleues qu'elle conservait si précieusement. La réaction fut surprenante : retenant son geste pour les saisir, l'étranger pressa Baka de questions dans sa langue incompréhensibles, où l'on devinait autant de surprise que de convoitise. Satisfaite de son effet, Baka les rangea ostensiblement.

Le lendemain matin, le temps était clair et d'une fraîcheur propice à la marche. Nous fîmes tous une longue prière à la Rivière Noire, sous la conduite de U-Kté, avant les derniers adieux. Pour ce que j'en ai vu, tous les départs se ressemblent : remplis d'excitation contenue pour ceux qui partent, et d'inquiétude camouflée chez ceux qui les voient s'éloigner.

La première journée fut sans grande surprise : c'était un territoire que nous connaissions encore, d'autant plus qu'à la demande insistante de Ouch, nous prîmes le temps d'un retour à l'Arbre de Kumpaq. Le détour ne parut d'ailleurs pas du goût de Danek, qui se montrait pressé de marcher en sens inverse, vers le soleil levant. Les simagrées que fit Ouch devant cet Arbre, l'enserrant les yeux fermés, me laissèrent dubitative et je le soupçonne non seulement de ne pas savoir lui-même ce qu'il en attendait, mais d'avoir finalement joué la comédie de douleur contenue du guerrier blessé, pour conférer à l'événement une signification supérieure... Aïgo, Baka et Nüg semblèrent y accorder crédit et l’entourèrent de leurs attentions.

Le ciel s'était peu à peu couvert de nuages sombres, mais nous échappâmes à l'orage. Nous marchions les uns derrière les autres, traçant un sillage dans les herbes bruissantes de la prairie. Nous puisâmes dans nos victuailles et déjeunâmes tout en avançant.

Nous atteignîmes les premiers bosquets en début d'après-midi. Le vert tendre des feuilles semblait se moquer de nous, qui montions, inconscients, vers le gris lugubre des arbres à aiguilles.



Nous fîmes halte avant que la nuit ne s'apprête à nous envelopper. Malgré nos efforts, le gibier resta terré. En revanche, Ouch se surpassa pour nous prodiguer un abri et du feu. Il me sembla d’ailleurs que Danek nous en regarda d’un œil neuf. Nous piochâmes à nouveau dans nos réserves et organisâmes la nuit. Un léger souffle d'air parcourait la forêt. Durant mon tour de garde, je scrutais le ciel entre les branches mouvantes et les trouées des nuages, cherchant à distinguer l'étrange lueur, tandis que les paroles de Tohumo me revenaient en mémoire. La fin de la nuit se fit paisible et reposante.

Nous nous remîmes en route dans l'humidité matinale de la forêt. Bon marcheur, Danek ouvrait la voie à longues enjambées. Entre les troncs épais, il nous guidait sans signe d'hésitation, imposant le rythme et ne se retournant que rarement. Avec l'aplomb de qui connaît le trajet, il ignorait les obstacles, se riait des escarpements, traversait les haies, contournait les taillis, enjambait ornières et fossés. Je dois reconnaître que, seule, j'aurais été bien incapable de m'orienter avec son assurance ni maintenir une telle allure.

Quand vint enfin le temps d'une pause, je m'affalais sur une souche, aussi dignement que possible. La mi-journée était largement dépassée et, imitant notre guide, nous sortîmes des sacs de quoi nous sustenter. Comme depuis la veille, Danek ne faisait pas grand cas de ses compagnons de voyage. Mais cette fois-ci, plus encore que d'ordinaire, il nous ignora pour déambuler en scrutant les alentours : il semblait que notre halte avait peu de rapport avec notre état de fatigue ou notre appétit.

Chacun ayant repris des forces, Danek donna le signal du départ et reprit la tête en obliquant légèrement. Je fermais la marche. Brutalement, mes compagnons s'arrêtèrent. Ils s'étaient accroupis, les yeux fixés vers un taillis. Je les imitais. A un jet de fronde, un immense Ours brun, immobile, nous observait.



Chacun retenait son souffle et l’on n’entendait que les pas de Danek, imperturbable ou inconscient, qui progressait devant, parmi les branchages. Difficile dévaluer combien dura notre face-à-face. Lorsqu’il nous paru manifeste que l'animal n’était pas agressif, lentement, le convoi se remit en marche, non sans quelques coups d’œil prudents vers l'imposante apparition.

La déclivité se réduisit progressivement et les troncs se firent plus clairsemés. Encore troublée par la rencontre avec le Grand Ours, il me semblait que toute la forêt nous observait, que chaque moucheron, chaque fougère suspendait son bruissement pour contempler avec réprobation l’orgueilleux égarement de notre entreprise. Ainsi, avions-nous réellement l’inconscience de dédaigner nos terres pour nous aventurer dans celle des Esprits étrangers, nous enfoncer dans la Sombre Forêt ? Je pressentais dans ce sous-bois comme un avertissement, une injonction bienveillante à renoncer à notre folie. Le ridicule me retint et je n’avisais pas mes compagnons des doutes qui m’assaillaient.

Du reste, je distinguai devant nous un obstacle entre les branches : un contrefort rocheux se révélait, barrant notre progression. N’était-ce pas un signe ? Mais plutôt que de le contourner, Danek maintint la direction. Nous continuâmes. A mesure que nous nous rapprochions, le mur gagnait en hauteur. Si Danek connaissait une voie de franchissement, l’escalade n’en serait pas moins périlleuse. Le pas plus lent, son regard cherchait, de droite et de gauche. Soudain, il émit un grognement de satisfaction, et nous désigna un point. Nous nous approchâmes. Une singulière facétie des Dieux apparut à nos yeux : bien mieux qu’une voie escalade, un large passage traversait la roche de part en part.



Amusé de notre surprise, Danek nous encouragea à le suivre. La perspective de cette masse de roche suspendue au-dessus de ma tête n’était pas pour m’enchanter. Mais plus encore, c’est le spectacle que l’on devinait à travers l’arche qui me retenait. Malgré l’heure, une brume mauvaise y enveloppait des troncs dénudés d’espèces que je ne reconnaissais pas. Les couleurs étaient ternes, l’air semblait lourd. C’était comme si une autre saison, sombre et froide, avait cours de l’autre côté.



Mes amis éprouvaient-ils la même répugnance ? Si ce fut le cas, ils n’en laissèrent rien paraître et s’engagèrent sous l’arcade de pierre. Il était trop tard pour renoncer.

Cette étrange forêt semble familière à Baka.

Le passage franchi, je n’ai pu retenir un regard en arrière, vers notre monde. Et, levant les yeux vers le sommet de la muraille, je le vis à nouveau : le Grand Ours. Il trônait majestueusement sur le promontoire rocheux, à la frontière. A nouveau il nous dévisageait. Mes compagnons eux aussi l’avaient aperçu. Un trouble nous envahit et Nüg s’inclina avec déférence. Peut-être aurais-je dû en faire autant ?



Danek avait ralenti l’allure. Les résineux nous toisaient d’une hauteur vertigineuse, teintant de bleu l’obscurité ambiante. Sur le tapis d’aiguilles, notre progression se faisait silencieuse. A y prêter attention, la forêt toute entière était muette. Depuis le franchissement du passage, pas une fois je n’avais entendu le détallement d’un renard ou l’envol d’un lagopède. Je n’avais pas même aperçu une trace de fouissement ni le moindre excrément. Etait-il possible qu’aucun Esprit animal n’habitât ces lieux ? Mes compagnons, qui s’étaient arrêtés, avaient fait le même constat et en tirait avec pragmatisme une conclusion inquiétante : si aucun gibier ne pouvait être débusqué, nos réserves de nourriture seraient rapidement épuisées.

Fourbus et déconcertés, aucun de nous n’avait l’énergie nécessaire pour reprendre la marche aujourd’hui. La clairière où nos pas s’étaient arrêtés convenait. Il fut décidé d’y établir le campement.



Le front soucieux, chacun recompta sa nourriture. Hormis Danek, plus prévoyant que nous, et Ouch, emporté par optimisme ou insouciance, les autres économisèrent les vivres et ne mangèrent pas ce soir-là. Prévenant la morosité de la troupe, Aïgo sorti de son paquetage la flûte qui ne la quittait plus.

La mélodie brodée par notre amie, d’abord timide, gagna rapidement en amplitude, comme soutenue par son propre effet. Les notes, précises, filaient entre les troncs, contournaient les branches et montaient, j’en suis sûre, jusqu’aux cimes, pour continuer encore, narquoises et fières, planer au-dessus des géants qui nous encerclaient. D’ordinaire les mélopées d’Aïgo chuchotaient à mes oreilles qu’elles honoraient les réalisations des Esprits, saluaient leurs œuvres, révéraient leurs accomplissements ; avec pudeur et déférence, elles témoignaient de notre humilité et notre gratitude. Mais ici, au cœur de cette forêt muette, il en allait tout autrement. Chaque saute, chaque trille, chaque respiration même vibrait comme une ruade, un défi lancé aux Ombres et aux lieux qui les hébergeaient. Elle affirmait que nous tiendrions tête, minuscules certes, mais sonores et vivants.

Mais je divaguais, probablement. Quoi qu’en dise la Voix des Ancêtres, je devais refreiner mes propres intuitions. Je prêtais à cette musique plus de sens qu’elle n’en avait et à la jeune Aïgo des intentions qui n’étaient pas les siennes : il ne s’agissait après tout que d’égayer notre bivouac et de nous faire oublier les borborygmes de nos estomacs vides.

Lorsque j’ouvris les yeux, la nuit était tombée. Aïgo rangeait sa flûte, sous les compliments de mes compagnons. Le tour de garde fut rapidement organisé et je rejoignis ma couche avec empressement.



Chüu me tira du sommeil. Comme convenu, il avait fait le premier tour et c’était maintenant le mien. Il me montra le tas de bois sec, tisonna le feu une dernière fois et m’informa qu’il avait entendu quelques hurlements de Loups au lointain. Après quoi, il s’allongea et s’endormit rapidement. Dans cette forêt où pas un animal n’avait daigné se montrer de la journée, l’évocation des Loups aurait dû résonner comme un avertissement à mon oreille. J’avais un peu plus d’une heure à veiller, avant que Ouch ne prenne ma suite. Je m’installais dos à un arbre. Ronde comme un œil, la Lune nous observait entre les branches. Une demi-lune, déjà, s’était écoulée depuis les Premiers Bourgeons.







Contrairement à mon frère, je ne suis pas de ceux qui ont besoin de longs repos ; le premier somme, pendant que Chüu dormait, aurait presque pu me suffire, et du moins me reposer suffisamment pour que je reste en alerte. Je ne tiens pas ici à amoindrir ma faute – d’autant plus que, pas une fois, mes compagnons n’ont fait peser sur mes épaules le poids de ce qui s’est passé. Cependant, je suis convaincue que, cette nuit-là, c’est une entité mauvaise qui a eu raison de ma vigilance.

Ce qu’il se passa alors, Chüu nous le conta plus d’une fois. Guidé par les Esprits des Rêves, il perçu, enfin, la présence qu’il espérait tant. Sur la branche d’un chêne, une face claire reflétait la pâleur de la Lune. Plus silencieuse que le vent dans les herbes, la Chouette majestueuse déploya ses ailes cotonneuses et plana jusqu’à lui. A quel moment s’éveilla-t-il ? Au-dessus, point de chêne, mais la Chouette était là. Elle se maintenait devant lui, dans un battement d’ailes feutré.



Chüu se redressa, émerveillé, et la Chouette disparu. Il prit alors conscience de la pluie légère qui gouttait des branches sur son visage. Se levant, il me découvrit assoupie au pied d’un sapin, à côté du feu mourant. Et tout autour, des yeux cruels patientaient.



La suite, vous la connaissez. Le réveil providentiel de Chüu nous précipita dans une lutte à laquelle nous ne nous étions pas préparés. Une vingtaines de gueules aux canines luisantes nous cernaient.





Réveillés à la hâte, plusieurs d’entre nous jaugèrent mal la menace et brisèrent le cercle en chargeant les bêtes les plus proches. Les Loups, enhardis par le nombre, résistèrent à l’assaut et, rapidement, nous isolèrent presque tous les uns des autres. Dos à dos avec Danek, acculée en bordure par quatre ou cinq bêtes, je ne saurais décrire les détails de ce qui tourna plus à un massacre qu’à un combat.









Un vacarme de grondements et de claquements de mâchoires couvrait les cris de douleurs et les invectives désespérées. Au centre, torturé par le dilemme de son totem, je devinais Chüu qui s’activait à ranimer les braises. De toutes parts, les armes tournoyaient dans la nuit, provoquant parfois un glapissement, mais manquant le plus souvent à blesser ces animaux trop agiles. Rusées, les bêtes frappaient conjointement, par vagues organisées, nous infligeant des blessures de plus en plus profondes. Partout, le sang imbibait les aiguilles du sol, et c’est majoritairement du nôtre qu’il s’agissait. Derrière moi, je sentais Danek fléchir. Je l’entendais souffler péniblement et craignais qu’il ne cède, me jetant en pâture à deux monstres supplémentaires. Des sons stridents jaillirent et je compris qu’il s’agissait de tentatives désespérées d’Aïgo à la flûte, pour les intimider. Conjointement, Chüu parvint à produire un timide brandon, qu’il agitât en grands cercles. Mais les Loups étaient excités par le sang. Par-dessus la mêlée, nous entendîmes la voix de Nüg invoquer la Rivière Noire, jetant sa hache dans une ultime supplique ; un instant, flotta dans la clairière un espoir insensé…qui se brisa en même temps que le son lourd du corps de Nüg s’écroulant au sol. Il ne nous restait plus qu’à mourir ici, loin des nôtres, déchiquetés par des crocs implacables.

Et alors que mes bras endoloris allaient renoncer à repousser encore des assaillants infatigables, un chant s’éleva au-dessus de la mêlée. Mais la gorge d’où il naissait n’était pas humaine et le chant n’en était pas un : profond et puissant, c’était le hurlement d’un Loup. De part et d’autre, le combat cessa. Comme nous, truffe levée, les Loups s’immobilisèrent. Lentement, ils reculèrent sans nous quitter des yeux. Aucun de nous, pantelant et incrédule, ne fit mine de leur donner chasse. Et tandis que, hors de portée de nos armes, nos adversaires tournaient un à un les talons, j’aperçus enfin, dressé sur un rocher, celui qui avait mystérieusement mis fin au combat. Le Chef de meute, un Loup blanc démesuré, nous toisait. Un frisson me parcouru lorsque ses prunelle passèrent brièvement sur moi, comme si je ne l’intéressais pas ; mais j’aurais juré, en revanche, que son regard s’attarda sur Baka.







Nous étions encore subjugués et cois lorsqu’un grondement formidable nous tira de son envoûtement. La forêt tout entière vrombissait d’une réprobation redoutable. Levant les yeux nous fûmes alors, mes compagnons et moi-même, les spectateurs terrifiés du courroux des Esprits célestes. Avec les Loups, nous avions échappé à un trépas certain mais accessible à notre entendement, tandis qu’au-dessus de nos têtes se déchaînait une puissance que nous n’aurions jamais du contempler. Une lueur éclatante apparût entre les cimes, tombant à notre rencontre !





Danek fut le premier à s’ébrouer. D’un coup il se mit à crier, gesticuler, puis à courir. Que nous ne comprîmes pas un traitre mot ne nous embarrassa pas beaucoup : suivant son exemple, nous nous élançâmes derrière lui, qui semblait savoir où aller. Aidée de Chüu, j’empoignais le corps inerte de Nüg sous les épaules. Baka, très blessée, claudiquait à nos côtés, soutenue par Aïgo et encouragée par Ouch, bien qu’il saignât lui aussi abondamment. Alors que nous abandonnions la clairière, la lueur sur nos têtes enflait encore. Je jetai un regard en arrière : le grand Loup blanc avait disparu. Devant nous, Danek, harassé, traînait la dépouille d’un Loup ; quoiqu’il ait emporté pour lui les vivres suffisantes, il avait eu le pragmatisme de songer à notre subsistance ! Ouch, dans un sursaut d’orgueil, en fit autant et saisit lui aussi une carcasse, de sa main libre.

Les clopinements de Danek nous conduisirent vers une paroi rocheuse. La lumière du ciel était désormais masquée par les arbres et le grondement avait décru. Un sentiment d’imminence ne nous en pressait pas moins, et lorsque Danek, le souffle court, s’engouffra dans une cavité de la roche, nous en fîmes autant.



Il s’agissait d’une grotte au sol presque plat, assez profonde pour que la faible torche de Chüu ne l’éclairât pas entièrement. Nous allongeâmes Nüg avec le plus de ménagement possible, puis nous nous écroulâmes sur le sol humide. Affalé comme nous et regardant Baka d’un air dépité, Danek murmura à deux reprises des mots dont je ne connaissais pas encore la signification : « Kouchug Felok ».



Ensanglantés, harassés et découragés, nous étions momentanément à l’abri, à l’abri des arbres, des bêtes et des cieux.

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